Allemagne : une campagne électorale tumultueuse.

Par Jérôme Vaillant.

Dans la dernière ligne droite de la campagne législative, Friedrich Merz, le candidat de la CDU et grand favori pour la chancellerie, a semblé tendre la main au parti d’extrême droite AfD, suscitant des réactions scandalisées à gauche et des remous jusque dans les rangs de son propre parti. Pour autant, à en croire les sondages, cet épisode n’a pas eu d’impact notable sur les intentions de vote et, après le scrutin, le 23 février prochain, les grands partis allemands devraient, une fois de plus, se mettre autour de la table pour négocier un accord de coalition.

En Allemagne, la campagne électorale en vue des élections législatives anticipées du 23 février 2025 a connu un véritable tournant avec la présentation par le candidat chrétien-démocrate (CDU) à la chancellerie, Friedrich Merz, d’un plan en cinq points sur l’immigration. Merz intervenait le lendemain de l’attaque au couteau, le 22 janvier, contre un groupe d’enfants à Aschaffenbourg, en Bavière – attaque commise par un réfugié afghan à qui il avait été enjoint, aux termes de l’accord européen de Dublin, de quitter le territoire allemand.

Alors que les préoccupations des Allemands portent en premier lieu sur la situation économique du pays et les questions de sécurité, le débat, jusqu’alors plutôt terne, s’est focalisé sur la question migratoire et a pris une tournure fortement polémique.

Les signaux envoyés par la CDU à l’AfD

Le plan en cinq points avancé par le leader de la CDU prévoyait d’abandonner la législation européenne sur l’asile au profit d’une législation nationale comprenant un contrôle durable aux frontières de l’Allemagne, l’arrêt des entrées illégales et la création de centres de rétention. Surtout, Friedrich Merz n’excluait pas de faire passer sa politique, dès avant les élections du 23 février, avec le soutien du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui, depuis l’afflux de réfugiés syriens en 2015, a fait de la question un sujet central de son programme.

Ce faisant, Merz brisait un tabou politique majeur de la vie politique allemande, alors qu’il avait lui-même encore déclaré, le 13 novembre 2024, devant le Bundestag, ne vouloir d’ici la fin de la législature faire voter de lois qu’après accord avec le SPD et les Verts, et exclu toute majorité de circonstance avec l’AfD ! Le 29 janvier 2025, au Bundestag, le plan Merz obtenait une majorité de 348 voix contre 345 sur un total de 703 votants (dont 10 abstentions) avec le soutien de l’AfD (187 voix CDU-CSU, 75 AfD, 80 FDP et 6 sans étiquette).

Bien qu’il ne se soit agi que d’une déclaration d’intention, ce résultat a provoqué une vive opposition jusque dans les rangs chrétiens-démocrates et, en tout premier lieu, de la part de l’ancienne chancelière Angela Merkel qui s’était jusqu’alors abstenue de toute critique publique à l’endroit de son successeur à la tête de la CDU, ainsi que de la part de plusieurs ministres-présidents de Land tels que Daniel Günther (Schleswig-Holstein).

Ce vote incita également de nombreuses personnes à descendre dans la rue pour manifester non seulement contre l’extrême droite, mais aussi contre le risque que représente, pour la démocratie, une collusion entre chrétiens-démocrates et extrême droite. La plus grande de ces manifestations a eu lieu le 8 février à Munich : elle a réuni plus de 250 000 personnes.

Le cordon sanitaire devrait être maintenu

Le 31 janvier, Friedrich Merz a essuyé un échec, le Bundestag rejetant cette fois, par 349 voix contre 338, une proposition de loi en bonne et due forme visant à limiter l’immigration, qui aurait ouvert la voie à une réforme du droit d’asile en Allemagne en contradiction avec les projets européens.

Ce deuxième vote a montré que l’opposition à une nouvelle politique migratoire engagée à l’arraché comme le voulait Merz s’était organisée. Ses adversaires reprochaient à Merz d’instrumentaliser la question migratoire à des fins électoralistes. Pour la gauche (SPD et Verts), il faisait sauter le « cordon sanitaire » qui maintenait l’AfD à l’écart des grandes décisions politiques du pays et préparait peut-être même les esprits à la perspective d’une coalition associant, au gouvernement fédéral à Berlin, l’AfD aux chrétiens-démocrates.

Merz affirme aujourd’hui que le « cordon sanitaire » contre l’AfD « tient plus que jamais » : il ne serait pas question de coopérer avec l’AfD ni, a fortiori, de former avec elle une coalition de gouvernement, mais seulement de ne pas exclure, au cas par cas, son soutien sur les questions de politique migratoire. Le candidat de la CDU veut récupérer des électeurs partis vers l’AfD et se justifie en rappelant l’adage selon lequel une affirmation ne devient pas fausse du simple fait qu’elle est reprise par l’adversaire.

Il souhaiterait avant tout mettre la pression sur les sociaux-démocrates – dont les positions sur la question migratoire ne sont pas si éloignées des siennes – et les Verts, beaucoup plus réticents. Cela fait apparaître son initiative comme une manœuvre en pleine campagne électorale ; mais il souhaiterait également leur mettre la pression dans la perspective des négociations qu’il aura à mener avec eux en vue de vérifier quelle coalition de gouvernement sera possible après les élections du 23 février.

Merz pense avoir pris un risque calculé ; il a, en fait, bousculé les usages démocratiques en Allemagne et même la compréhension du rôle constitutionnel d’un chancelier. Pour être élu, celui-ci doit bénéficier du soutien d’une majorité absolue au Bundestag ; ce soutien, comme le lui a rappelé Angela Merkel, doit être obtenu grâce à la mise sur pied d’une coalition fondée sur un compromis détaillé, et ne peut pas provenir d’une alliance de circonstance ou d’opportunité.

L’impact de cette redynamisation de la vie politique sur l’électorat semble limité. Après le débat plutôt réussi entre les deux principaux candidats, Olaf Scholz (chancelier SPD sortant, candidat à un nouveau mandat) et Friedrich Merz, sur les deux chaînes publiques de télévision ARD et ZDF, à deux semaines des élections, les sondages font apparaître, à quelques fluctuations circonstancielles près, une vraie stabilité des intentions de vote depuis plusieurs semaines : autour de 30 % pour la CDU/CSU, 15 % et plus pour le SPD, 15 % et moins pour les Verts, autour de 20 % pour l’AfD.

Vers une nouvelle « grande coalition » ?
Tout cela peut avoir un impact sur les possibilités de coalition si, en l’absence de représentants du FDP, de la BSW et possiblement de Die Linke, de 10 à 15 % des suffrages n’interviennent pas dans la répartition des sièges. La totalité des sièges au Bundestag serait alors attribuée aux seuls partis qui y seraient représentés. Une coalition de la CDU-CSU avec les Verts serait alors envisageable, même si les deux formations ne s’épargnent pas mutuellement pendant la campagne électorale.

Si une telle coalition ne voyait pas le jour, on se dirigerait vraisemblablement vers la formation d’une nouvelle « grande coalition » associant CDU-CSU et SPD, sous la direction d’un chancelier Friedrich Merz, mais elle ne pourra voir le jour qu’à l’issue de difficiles négociations qui aboutiront à un compromis de gouvernement entre les deux partis qui devront s’accorder sur la question migratoire… Sauf, évidemment, événement imprévu qui viendrait bouleverser, contre toute attente, un paysage politique plutôt figé.

Jérôme Vaillant

Prof. em. de civilisation allemande à l’Université de Lille

Délégué régional de l’AFDMA pour les Hauts-de-France

Article publié dans « The conversation France »